 |
JUSTICE
Des détails qui changent une vie.
Les différents témoins qui se sont succédés à la barre aujourd'hui, n'ont pas permis
de savoir exactement le rôle joué par Boualem Bensaïd dans l'attentat du RER Saint Michel
dont il est soupçonné d'être l'auteur principal. Les témoignage d'un gendarme et d'un armurier viennent
en effet de bousculer les certitudes affichées par l'accusation. Frédéric Pennetrat a tracé le portrait des trois
hommes dont le comportement suspect avait attiré son attention mais aucun ne semble correspondre à Bensaïd. Quant à
Philippe Froment, l'armurier, il n'est plus tout à fait certain de le reconnaître.
|
 |
 |
 |
 |
 |
 |
 |
jeudi 10 octobre 2002.
Rachid Halloui
• Imprimer l'article
• Envoyer l'article


|
|
Un manège suspect :
Dès l'ouverture de l'audience, Frédéric Pannetrat s'avance à la barre.
Le gendarme était dans le RER, ce 25 juillet vers 17h15.
En poste en Bretagne, il était " monté à Paris avec une amie pour aller dans un parc d'attraction" mais " dans des circonstances
un peu particulières ". Les larmes sortent : " Je voudrais ajouter quelque chose… J'étais … avec une amie à Paris, chacun comprendra
ce qu'il voudra… J'étais marié en Bretagne."
De retour dans sa chambre d'hôtel, il écoute les informations : un attentat vient d'avoir lieu à Saint-Michel. Aussitôt, il se
souvient de multiples détails qui l'avaient intrigué mais des détails qu'il n'aurait pas du voir pour la bonne raison que pour
son épouse, il n'est pas censé être à Paris ce jour là et encore moins être accompagné : "J'ai passé une mauvaise nuit, parce
que je pensais que j'avais vu l'attentat. J'étais obligé de parler, c'était mon devoir, je sais par mon métier que tout peut se
jouer dans une enquête, sur un témoignage. Mais je savais aussi que si je parlais, ça entraînait mon divorce."
Il est évident que par rapport à la douleur des victimes, au désespoir des familles, le drame de ce gendarme ne représente pas grand
chose, une goutte d'eau dans cet océan de souffrance.
Mais malgré tout, il y aura au bout du compte, une vie brisée pour que d'autres puissent tenter de reconstruire la leur. Et il restera
en fin de compte, un bel exemple de ce que peut-être le courage humain parce que quelque soient les risques personnels auxquels il
s'expose, ce gendarme de trente-trois ans ira quelques jours plus tard raconter " ces détails " aux enquêteurs.
Ce jour là, il rentrait avec son amie, d'une balade à Montmartre. Il faisait très beau et aussi très chaud précise-t-il.
Il doit descendre à la station précédant celle de Saint-Michel.
Dans la rame du RER, il est intrigué par " le manège " de deux hommes.
Ils sont tous les deux près des portes aux deux extrémités de la rame.
Les hommes sont "de type maghrébin, algériens" et ils "n'arrêtaient pas de se fixer" ou de "communiquer" par des gestes.
Assis sur un strapontin, le témoin se souvient parfaitement de celui qui se trouve très près de lui " un homme aux cheveux
plaqués ondulés ". Le fait qu'il piétine sur place indispose le gendarme. "Il a commencé à me piétiner les pieds, j'ai répondu
à coups de talon, ça m'énervait, il y avait des places et il ne s'asseyait pas."
Il était "de forte corpulence, vêtu d'un costume noir et d'une chemisette vert pastel. Le pantalon, il devait le porter plus
souvent parce qu'il était plus délavé que la veste. Il avait le visage très rond, des lunettes et une barbe de quelques jours".
Il paraissait obsédé par l'heure : " Le corpulent qui se tenait devant moi à la barre du métro regardait sa montre toutes les
30 secondes ".
Il se souvient moins bien du deuxième homme situé au fond de la rame avec qui le " gros " " communiquait par gestes ".
Il était "plus jeune, de corpulence moyenne, cheveux noirs et crépus, portant une veste à grands carreaux verts et noirs".
Le " gros " qui était près de moi " avant de descendre à Châtelet, a tapoté sa montre en direction de l'autre comme pour
indiquer "c'est l'heure", ou "c'est bon ça y est"."
Frédéric Pannetrat doit descendre à Châtelet, et il remarque sur le quai, devant la porte de la rame, un troisième homme
qui " s'est approché de la porte du milieu. Il est de corpulence fine, les joues très creusées, avec une tache sombre comme
un gros grain de beauté sur le visage, près de l'œil, le regard fixe, l'air maladif".
Malgré la canicule, remarque le gendarme, il porte " un très long manteau marron, très chaud genre kabik" en " velours ou en daim".
Il explique que ce détail a attiré son attention :
"Moi je suis en bermuda, et je transpire, alors un gars habillé en hiver, ça va plus. Instinctivement, je l'ai suivi des yeux."
Les portes s'ouvrent et avant de descendre, le gendarme a juste le temps de voir cet homme passer un sac noir à celui qui porte
la veste à carreaux. C'était un sac " en cuir ou en simili qui avait l'air assez lourd car les côtés rebiquaient". Les portes du
train se referment. Les trois hommes sont sur le quai.
Le gendarme et son amie sont un peu perdus dans le métro et ils cherchent leur direction. Il
aperçoit une dernière fois, les deux hommes, celui à forte corpulence et celui au manteau, qui marchent d'un pas rapide vers la sortie.
Le troisième, il l'a perdu de vue. Quant au sac noir, il précise qu'il ne l'a " pas revu à l'extérieur".
Lors de l'enquête, son témoignage sera pourtant malmené. Sur les photos qui lui sont présentées, il identifie " Le Gros "
comme étant Abdelkrim Denèche, un militant islamiste algérien exilé en Suède et désigné alors par la presse algérienne comme le chef
des poseurs de bombe. Mais finalement, celui-ci sera mis hors de cause. Le jour de l'attentat, il était en Suède. Puis, il reconnaît
dans cet homme corpulent Ali Touchent, le chef supposé du GIA en Europe aujourd'hui donné pour mort.
L'homme sur le quai, qui a passé le sac correspond à la description de Yahia Rihane surnommé Krounfel (clou de girofle) à cause de son
grain de beauté. Le dossier montre que les services secrets algériens ont informé la France courant 1995 que Yahiad Rihane risquait
d'être envoyé par le GIA à Paris pour y commettre des attentats mais il aurait été blessé avant la vague d'attentats et n'aurait donc
pu se rendre en France comme prévu.
Quant à l'homme "à la veste à carreaux" qui a réceptionné le sac et l'a placé dans la rame, Frédéric Pannetrat n'a jamais pu
l'identifier. S'agissait-il de Bensaïd ? Certainement pas rétorquent les avocats de la défense, car leur client n'a pas " les cheveux
noirs et crépus " décrits par le témoin puisqu'il est " chauve "
Pendant l'audience, personne pas plus les magistrats que la défense n'oseront demander au gendarme de dire formellement si l'homme
présent dans le box ressemblait à l'homme " à la veste à carreaux ".
Quoiqu'il en soit, à la barre, le gendarme qui sait bien que son témoignage fut jugé peu crédible, répète qu'il n'a jamais reconnu
formellement qui que ce soit.
Ses explications fournies à la Cour permettent mieux de comprendre comment cet homme qui possède malgré tout une mémoire
exceptionnelle, a pu se tromper: "Un inspecteur de la brigade criminelle m'a dit "on a quelqu'un qui peut correspondre"
et m'a montré de but en blanc 2 ou 3 photos sorties sur une table, ça se rapprochait effectivement."
"Je n'ai jamais dit "c'est lui" en voyant des photos. J'ai toujours dit "c'est ce qui se rapproche le plus de celui que j'ai vu" ,
explique-t-il, ajoutant avoir vu "des centaines et des centaines de photos".
Gino Necchi, l'avocat général ne voulait pas entendre ce témoin car il n'est pas sûr que ces trois hommes en question soient
les poseurs de bombe. C'est donc la défense qui a demandé à la cour de l'entendre. Les avocats sont d'ailleurs très satisfaits
de ses déclarations.
"Il a tout vu. Il a confirmé d'autres témoignages. Il est scandaleux que l'accusation ait peur de la vérité. Nous avons enfin la
certitude que Bensaïd n'y était pas", déclarait Me Barbe dans les couloirs du palais.
L'armurier ne se souvient plus :
Un peu plus tard, c'est Philippe Froment, l'armurier, qui témoigne. Il a vendu 2 kilos de poudre noire à deux hommes, le 21 juillet 1995.
Conformément à la législation, il a noté sur son registre, le nom et l'adresse donné par l'un des deux hommes. Ce nom est celui
que Boualem Bensaïd utilisait sur son faux passeport. "Est-ce que, dans le box, vous reconnaissez quelqu'un ?" lui demande le président.
Philippe Froment est très nerveux. Il se retourne vers les deux accusés :
" Non." répond-il.
"Levez-vous tous les deux", ordonne le président. Les deux hommes s'exécutent.
" Alors ? " reprend le Président.
"Non" ! affirme-t-il. "Ils n'avaient pas de barbe."
Durant l'instruction, M.Froment avait formellement identifié Ali Touchent et Boualem Bensaïd sur l'album de la police.
"Il est présent, vous ne le reconnaissez pas, on vous montre l'album, vous le reconnaissez", s'étonne M. Getti.
"Il y a sept ans" répond le témoin. "Celui qui ne parlait pas, je n'ai pas fait attention. Celui qui parlait avait
le visage plus joufflu", concède-t-il.
Une fois de plus, Bensaïd n'est pas clairement reconnu par un témoin clé. Il prend alors la parole et pour une fois, il est
très calme. Visiblement, il semble très satisfait lorsqu'il s'adresse à l'armurier :
"Regardez-moi très très bien", lui dit-il. "Moi, Je peux le regarder dans les yeux, je n'ai jamais vu ce monsieur,
c'est la première fois" ;
Ce jeudi fut donc une bonne journée pour la défense.
" La semaine dernière, le patron de l'enquête à la Brigade criminelle Christophe Descoms est venu dire qu'il avait la conviction que
Pannetrat avait vu les poseurs de bombes. Et Pannetrat est venu nous dire que Bensaïd n'y était pas", jubilait Me Guillaume Barbe, l'un
des avocats de l'Algérien.
Et c'est bien là le problème car ni les policiers, ni les magistrats instructeurs, ni même aujourd'hui les témoins ne peuvent
assurer que Boualem Bensaïd est bien l'homme qui a posé la bombe dans le wagon du RER.
L'accusation s'appuie quant à elle sur des faisceaux d'indices, sur des témoignages de membres du réseau, des conversations
téléphoniques, des lignes de compte et des repérages chronométrés qui permettent d'accuser Bensaïd. Mais aujourd'hui, elle ne
dispose d'aucune preuve matérielle sauf du témoignage indirect d'un islamiste, Nasserdine Slimani, qui a rapporté que Boualem
Bensaïd lui avait affirmé être l'auteur de l'attentat de Saint-Michel.
La cour dispose encore de trois semaines pour pouvoir se faire une opinion. "L'intime conviction, cher Monsieur, c'est ce sur quoi
les magistrats vont vous reconnaître coupable ou innocent. On ne demande pas aux juges de s'appuyer sur une preuve particulière",
a rappelé le Président de la Cour à Bensaïd.
Une journée entière devrait encore être consacrée à l'examen des faits, avant que la parole ne soit laissée aux victimes.
Les deux autres attentats à Paris (métros Musée d'Orsay et Maison Blanche), pour lesquels les responsabilités respectives de Smaïn
Aït Ali Belkacem et Boualem Bensaïd sont nettement plus claires, ne seront abordés qu'ensuite. Le verdict sur les trois dossiers est
attendu le 30 octobre.
Les débats reprendront lundi 14 octobre avec le témoignage tant attendu de M.Slimani mais il apparaît de plus en plus distinctement
que l'homme qui a posé la bombe à Saint Michel n'est définitivement pas présent dans le box.
|
 |
 |
|
|
|
Haut
de page |
|
 |
|
|
|